Temps de guerre


Depuis le début de la crise syrienne au printemps de 2011, Mère Agnès Mariam et sœur Carmel, qui ont vécu la guerre au Liban - et la manipulation des médias durant ce conflit – ont vite compris qu’ici, en Syrie les émeutes du «printemps arabe» avaient un caractère mensonger et que les intérêts internationaux étaient le vrai moteur derrière le conflit naissant. Notre communauté, et cela depuis le début, a pris une position de vérité par rapport aux évènements en Syrie ; cela nous a valu beaucoup de critiques et de louanges, surtout à notre supérieure, Mère Agnès Mariam, qui est devenu un porte-parole international du peuple syrien et des chrétiens d'Orient. Elle et Sœur Carmel voyagent périodiquement dans le monde entier pour témoigner des horreurs commises ici. Lorsqu’elles voyagent en Syrie – souvent en méprisant le danger pour leur propre vie - elles aident les réfugiés et les personnes déplacées en organisant des distributions alimentaires, en collaboration avec des organisations d'aide existants tels que le Croissant-Rouge et autres, en aidant à créer de l'emploi avec l'aide de comités locaux, en intercédant pour des personnes enlevées, en donnant des aides financières et médicales aux plus pauvres, ... Nous ici dans le monastère soutenons leurs efforts héroïques par nos prières et nos travaux. Dans cet article nous allons nous concentrer sur notre vie quotidienne à l'intérieur des murs du monastère.

 

Notre vie après le début des événements en 2011 et le départ forcé de Mère Agnes


Avant la guerre nous recevions beaucoup de visiteurs (durant les mois d'été jusqu'à plusieurs centaines par jour et jusqu'à 25 000 par an) et des résidents qui passaient plusieurs semaines voire plusieurs mois avec nous. Nous accueillîmes nombreux groupes de pèlerins de différents pays européens qui passaient des retraites durant les mois d'été chez nous. Lorsque, au début du conflit, les routes devenaient de plus en plus dangereuses l’afflux de visiteurs a lentement mais sûrement disparu. Je me souviens qu'à ce cet époque Sœur Carmel nous disais: «Le Seigneur Jésus nous donne le temps d'être seul avec Lui".

 

Nous avons accueilli notre dernier visiteur européen au printemps de 2012. A cette époque les visites quotidiennes de touristes syriens se faisaient de plus en plus rares. Les choses s’empiraient de telle façon qu’en juin 2012 Mère Agnès Mariam a dû quitter le monastère en réponse à la quantité croissante de menaces contre sa vie. Durant ce printemps de 2012, elle effectuait une recherche approfondie sur la nature du conflit et découvrit que des groupes armés, financés par l'Arabie Saoudite, le Qatar et aidés par des pays occidentaux, étaient en train d’errer dans tout le pays, tuant des civils au hasard, enlevant et vendant des citoyens innocents, pillant, détruisant l’infrastructure (hôpitaux, écoles, usines, …) et des églises et des mosquées. Cette terreur était chose inconnue en Syrie, et pourtant ces faits n’étaient pas rapportés dans les médias internationaux. L’objectif était - et l’est toujours - de déstabiliser la Syrie au profit de pays étrangers, ils cherchent à capitaliser les ressources de gaz et de pétrole, et surtout de briser l'autonomie que l'économie syrienne avait atteint au fil des années. La Syrie a été ciblée parce qu'elle a de bonnes relations avec la Russie, la Chine et l'Iran. Quand Mère Agnès a révélé ces vérités aux médias internationaux, elle est aussitôt devenue une menace - son témoignage ne coïncidait pas avec le message des grandes associations de presse occidentales. En outre, ses innombrables efforts pour soulager les personnes dans le besoin étaient vus d’un mauvais œil par beaucoup d’opposants. Elle a donc été contrainte de quitter le monastère (pour sa protection et la nôtre). Sœur Carmel, son fidèle bras droit l’a suivie. Nous gardons contact par Skype et prions le Seigneur Jésus quotidiennement pour leur protection et pour que cette séparation douloureuse puisse prendre fin !


Une isolation croissante

 

Dans le monastère, on commençait à vivre de plus en plus isolé du reste du monde à cause de la présence de nombreux groupuscules très dangereux dans notre village. On a commencé à organiser différents lieux de refuge pour nous protéger des hélicoptères, il devenait impossible d'aller à l'extérieur. Heureusement, nous étions toujours aidés par des familles fidèles qui nous fournissaient nos besoins quotidiens. Durant l'été de 2012 des réfugiés du village d’Al Qusayr nous ont rejoints; une belle famille qui vit avec nous dans le nouveau bâtiment. En 2013, le monastère a subi des coups de l'armée syrienne qui ont fortement endommagé notre porte d'entrée, le toit et plusieurs chambres.

 

La situation dans le village devenait de plus en plus tendue. L'Armée syrienne libre et Al Nusra avaient pris le contrôle virtuelle de Qara (nom de notre village). La police et l'armée avaient quittés depuis longtemps, laissant notre village pour devenir un lieu de refuge pour des rebelles armées, dont la plupart venaient de Homs ou Al Qusayr. Résultat: la population du village a augmenté en deux ans de temps de 20 000 habitants à 80 000. Sous leur domination le village était laissé à lui-même, livré à la protection de Dieu et de ses anges. Occasionnellement il y avait des enlèvements, des meurtres et des harcèlements. Cela dit, notre village n'a pas souffert ce que d'autres régions souffrent... Aussi, l'Armée syrienne libre n’est pas l'Etat Islamique: de nos jours, il y a des zones dans le pays qui sont totalement contrôlés par l'E.I. Là, les musulmans vivent sous la charia: les gens sont forcés de fermer leurs boutiques pour aller prier cinq fois par jour, les femmes ne peuvent pas sortir sans être escorté par des hommes, la porte de vêtements normaux [occidentales] est illégal, on coupe les mains des voleurs, on transforme des Eglises en centres de torture, et d’innombrables autres crimes ...

 

17 novembre 2013

 

En mi-Novembre 2013, l’armée syrienne décida de purger Qara. Cela cadrait dans un programme plus vaste de l'armée syrienne pour libérer la zone du Qalamoun. Entassés dans un endroit sûr du monastère nous attendions la tempête. Nous avions rassemblé de la nourriture et de l’eau au cas où - et à la dernière minute nous avons également installé une toilette supplémentaire afin de ne pas devoir s’évader trop loin du lieu de refuge. Après avoir subi un grand coup de rocket non loin au-dessus de nos têtes (quelques décimètres plus haut et on aurait pu avoir reçu le toit sur nos crânes), nous décidâmes de changer d’abris. Nos amis qui surveillaient la situation entraient et sortaient pour nous dire comment la situation évoluait: "L'armée frappe dur (...) des réfugiés se rassemblent dans le nouveau bâtiment (...) les rebelles sont maintenant dans le jardin" … et tout cela assaisonnée de lourds bombardements et du son de mortiers et de mitraillettes.

 

Samedi 16 Novembre: Nous priions sans cesse dans notre refuge; en calmant les enfants et les réfugiés qui s’étaient rassemblés autour de nous. Nous n’avons pas été vaincus par la peur; grâce à notre Seigneur Jésus il y avait une paix sereine et un sentiment de protection qui régnaient dans l’enceinte du monastère.

 

À ce moment le village était pratiquement vide, tous avaient fui: des 80 000 la population avait chuté à quelques dizaines. Ce samedi nous avons avions décidé de quitter le monastère dans l'incertitude de ce qui allait se passer. Père Daniel Maes nous a donné l'absolution générale et le viatique; nous décidâmes de fuir dans deux voitures. Après avoir attendu une demi-heure, nos amis nous rapportaient que les routes étaient trop dangereuses pour quitter. Intérieurement on était consolé: fuir aurait signifié laisser le monastère à sa destruction sûre.

 

Dimanche 17 Novembre: Vers midi, nous avons célébré la messe sous un grondement assourdissant de bombardements. Nous pensâmes que c’étaient nos derniers moments. Entretemps, puisque les besoin quotidiens s’imposent, Sœur Claire-Marie avait organisé une cuisine de fortune pour nous apporter de la nourriture et des boissons. Vers 11 heures du soir, toujours rassemblés dans le refuge, nous partageâmes nos expériences et nous continuâmes à prier. À 2 heures de la nuit, nous sommes allés  dormir pour se réveiller quelques heures plus tard, sous des bombardements très lourds. Nous nous  rassemblâmes immédiatement pour continuer à prier. Puis, vers 06h30 un homme dégoulinant de la pluie d'automne entra dans notre refuge ... Il exclama: «C’est fait, le village a été libéré !!" Son nom était Ruh Allah, Esprit de Dieu (un nom très rare).

 

Plus tard, nous avons découvert que le monastère n’a pas été détruit par l'armée (car ils pensaient que des rebelles l’avaient pris) parce qu'ils ont vu des petits enfants courir de loin dans la grande cour d'entrée extérieure. C’étaient des enfants de réfugiés qui avaient trouvé refuge dans notre nouveau bâtiment. En voyant ces petits  l'armée décida d’approcher le monastère petit à petit, au lieu de le raser au sol. Le monastère était vraiment dans la ligne de feu, étant le dernier bastion entre le village - qui avait été libéré rapidement après l’entrée de l'armée -  et les montagnes qui abritaient les rebelles. Grâce à Jésus!

 

Les jours après la bataille

 

Après la bataille, le village est devenu une ville fantôme. Des fermes qui logeaient des milliers d'animaux étaient abandonnées – les bêtes mouraient de soif (Qara étant une ville agricole). Il n'y avait plus d'électricité; l'eau devenait rare. Les quelques personnes qui demeuraient dans le village commençaient à piller. Il y avait le risque de maladies graves à cause des animaux qui crevaient; d'énormes essaims de mouches commençaient à infester le village.

 

Puis un groupe, surnommé le groupe de l’Amour et la Paix composé de bénévoles chrétiens et musulmans se sont réunis autour du monastère pour répondre aux besoins de base des villageois. Ils ont commencé à rassembler le bétail  abandonné pour le mettre dans le petit jardin du monastère ; se faisant ils esquivaient souvent des balles, marchant plusieurs kilomètres avec les animaux attachés à une corde. Notre petit jardin est ainsi devenu une petite ferme, qui à son point culminant, comptait 70 moutons et chèvres et 5 vaches (les animaux ont été restitués à leurs propriétaires lorsque la situation s’est calmée).

A la même époque le groupe de l’Amour et de la Paix a commencé à distribuer des colis alimentaires aux villageois qui arrivaient au village via Mère Agnès Mariam. Ces actes de charité ont stimulé les habitants à revenir habiter dans leurs maisons. Après environ six mois le village avait retrouvé sa population initiale de 20 000 habitants. C’était une époque cruciale car le village fantôme aurait très bien pu être repris par les rebelles. Le fait que les villageois sont retournés rapidement dans leurs maisons a créé une atmosphère de vie qui formait une défense naturelle contre tout élément dangereux.

 

Ici, dans le monastère nos réservoirs d'eau se vidaient, mais nous avons pu boire de l'eau de nos puits naturelles (après l’avoir bouillie). Heureusement, les vaches dans le petit jardin nous donnaient du lait en abondance.

 

Comme nous vivons aujourd'hui

 

Maintenant [au moment de la rédaction] nous sommes environ 18 mois plus tard. Notre vie revient à la normale. Nous avons pratiquement réparé tous les dommages que le monastère a soufferts. Nous continuons à assurer des aides humanitaires dans la région du Qalamoun et de Damas. Nous célébrons la liturgie, nous cultivons nos terres, nous peignons des icônes, et continuons toutes nos autres activités comme avant. Les touristes, même en provenance d'Europe, reviennent comme des gouttes dans un seau vide. Mais les besoins des syriens sont grands; la guerre n’est pas terminée dans beaucoup de régions (et ici aussi le danger demeure). Nos prières s’élèvent à tous ceux qui vivent dans la peur quotidienne, qui ont perdu des êtres chers, qui vivent dans les rues, qui souffrent de la faim et de la soif, du froid et de la chaleur ...

 

Seigneur Jésus-Christ, aie pitié des victimes syriennes! Continue à bénir ta Syrie bien-aimée. Amen.